Cameroun- Opinion/Pr Michel Tchotsoua : «La diatribe du Ministre de l’Emploi et de la formation professionnelle interpelle aussi les Géographes»

 Cameroun- Opinion/Pr Michel Tchotsoua : «La diatribe du Ministre de l’Emploi et de la formation professionnelle interpelle aussi les Géographes»

Pr Michel Tchotsoua, Universitaire, Directeur du Laboratoire de Géomatique à la Faculté des arts, lettres et sciences humaines de l’université de Ngaoundéré -crédit photo: K-news24

On va préciser que cette interview a lieu dans un contexte marqué par la récente sortie du ministre de l’emploi Issa Tchiroma Bakari qui a semblé tancer certaines disciplines des sciences humaines, entres autres la géographie. Vous lui opposez la géographie de développement. Définissez-nous cette discipline et la différence avec la géographie classique.

D’entrée de jeu, la géographie de développement est différente de la géographie du développement. La géographie du développement, c’est celle-là qui décrit les processus de développement. C’est notamment les pays occidentaux qui schématisent à l’endroit des pays du Sud de procéder ainsi pour se développer. Alors que la géographie de développement, c’est celle-là qui participe effectivement, avec ses instruments, ses méthodes, à l’élaboration des outils d’aide à la décision pour un développement maitrisé.

Quel est le substrat du plaidoyer que vous rendez publique? Exprime-t-il l’accueil réservé à la déclaration du ministre de l’emploi par la société des géographes du Cameroun ?

C’est en réalité un extrait d’une communication en cours de préparation et que je dois présenter dans quelques mois à en Afrique de l’Ouest. La déclaration du ministre de l’emploi Issa Tchiroma Bakari qui, on le présume, de manière négligente, tançait certaines disciplines des sciences sociales dont la géographie, est arrivé à point nommé et a accéléré sa sortie. Nous devons montrer à la communauté nationale, même internationale la contribution de la géographie pour le développement. Nous devons aussi le montrer par le nombre de nos apprenants qui occupent d’importantes fonctions dans l’armée, les différents ministères, l’institut national de la cartographie, comment ils participent dans les instances Onusiennes, les ONG. Nous avons par exemple un brillant géographe Camerounais qui est à Onu-Habitat installé à Nairobi et dans cette structure il y’a d’ailleurs de nombreux géographes Camerounais. La géographie mène également à d’autres spécialisations. De nombreux géographes sont à l’Enam, l’Iric. La géographie conduit à beaucoup d’autres ouvertures notamment à des structures de création d’Emplois.

Quelle est la contribution des géographes au développement de notre pays et surtout dans la réduction du taux de chômage des jeunes car le ministre de l’emploi a parlé dans un contexte bien précis d’insertion direct des produits de nos structures de formation dans le tissu professionnel.

 Je voudrais mettre ici à contribution mon CV. Je suis géographe et fier de l’être. Quelle est la contribution que j’apporte au développement de l’Afrique en général, du Cameroun et dans l’Adamaoua en particulier ? Pour ce qui est par exemple de ma ville, la ville de Ngaoundéré, il y’a des risques, notamment des risques d’inondations, des risques de chutes des blocs rocheux. Nous avons déjà cartographié et simulé la réalisation de ces risques. Tout ceci est mis à la disposition des utilisateurs finaux c’est-à-dire des décideurs. La communication que je suis allé présenter dernièrement à GMS Africa en Côte d’Ivoire, C’était sur la simulation des blocs rocheux qui peuvent descendre sur les versants du Mont-Ngaoundéré. Pour ce qui est de l’élaboration des plans communaux de développement, C’est des choses qui sont maitrisées et réalisées par des géographes. Lorsque je vous dis que Ngaoundéré est une ville intelligente, c’est parce que nous, géographes, avons travaillé dessus dans le cadre du programme Open Cities Africa. A côté de cela, je dirige depuis 2010 un Master GAGER (Géomatique, Aménagement et Gestion des Ressources). Jusqu’en 2021, nous avons formé plus de 200 apprenants venus de partout en Afrique et même d’au-delà du continent. Tenez-vous tranquille, personne ne chôme.

Ne trouvez-vous pas que le niveau d’absorption de vos produits par le milieu socio-professionnel en comparaison aux autres disciplines, n’est pas finalement important car c’est de cela dont parle le ministre de l’emploi ?

Le Ministre a parlé des carreleurs. C’est une très bonne chose. Mais avant de former les carreleurs, il faut former à la recherche, à l’identification, à l’exploitation de la matière première qui permet d’avoir des carreaux. Il faut d’abord géo-localiser les sites, il faut faire l’étude d’impact de l’exploitation des sites, il faut faire l’étude de la restauration des sites exploités. Tout cela est éminemment géographique de concert avec d’autres sciences connexes. Le géographe est au centre de ce genre d’études. A moins qu’on me dise qu’on va aller acheter les carreaux en Italie et je ne sais où. Si nous voulons faire un développement au sens propre du terme, on commence par trouver la matière première et pour la trouver, le géographe ne peut être mis de côté.

Mais ils sont nombreux sortis des universités et grandes écoles qui peinent pourtant à trouver un emploi décent.

Si un étudiant sortie des filières géographies de nos facultés chôme, soit il a été mal formé, soit il ne veut pas travailler. La géographie permet de se créer des opportunités d’emplois ou de s’auto-employer. Les bureaux d’études les utilisent. Chaque ministère a besoin aujourd’hui de ses géographes. Chaque collectivité territoriale décentralisée a besoin des cadres communaux qui sachent géo-localiser et planifier les projets et les infrastructures installés dans la communes ou la région. Elles, j’entends communes et régions, doivent disposer des bases de données SIG – systèmes d’information géographique. C’est le géographe, en faisant l’analyse géo-spatiale, qui va dire au maire que tel projet peut être réalisé dans telle partie de son territoire. La géomatique qui est une sous-branche de la géographie est une formation qui donne le plus d’emplois actuellement aux Etats-Unis et en Europe. Nos pays sont dans le besoin immense de cette main d’œuvre surtout dans ce contexte de décentralisation. Après des études en géographie on ne chôme pas. Je voudrais dire très sincèrement que ceux qui pensent que la géographie n’est pas utile, il faut les pardonner car c’est juste une question d’ignorance. Car la géographie est le socle et une science centrale pour le développement.

Dans le plaidoyer que vous venez de faire paraitre, il nous est apparu que vous appréciez tout au moins cette sortie du ministre de l’emploi.

En termes de curricula de formation, de nombreux géographes n’orientent pas vers la professionnalisation. Pourtant, la géographie est une science éminemment professionnelle. Le plaidoyer c’est que nous orientions la formation de la jeunesse vers une professionnalisation dans l’analyse spatiale, dans la science du géo-référencement, dans l’analyse, la distribution, la caractérisation des objets géographiques. En géographie, lorsqu’on parle d’objet c’est le point, la ligne et la surface. Cela peut se ramener en des territoires, des routes comme ça peut se ramener aux individus. On ne doit pas voir la géographie comme une science de récitation. L’autre nom du géographe c’est l’ingénieur à référence spatiale. Le plaidoyer est donc une façon d’interpeller les collègues, interpeller les décideurs pour la professionnalisation de la formation et penser comment la géographie devrait participer au développement local. Au lieu de penser à un affrontement avec le ministre de l’emploi après sa sortie, il est plutôt question de faire notre autocritique car rien en ce monde ne peut plus se faire actuellement sans le géographe.

Propos recueillis par Reine-Vanessa Kounou

Voici sa réflexion intégrale

La Géographie de développement : enjeux et opportunités pour l’éssor de l’Afrique

Par : Michel Tchotsoua

Laboratoire de Géomatique-Université de Ngaoundéré

Tchotsoua@gmail.com

Il s’agit d’une réflexion sur les fondements épistémologiques des pratiques de la géographie au service du développement. L’auteur jauge la géographie de développement en Afrique avant de proposer comment elle devait être abordée pour une participation efficace et efficiente au développement du continent africain.

Le fait de consacrer une réflexion sur la géographie de développement et non du développement constitue la dernière étape d’une trilogie scientifique ayant pour ambition de dégager les fondements épistémologiques des pratiques de cette sous discipline de la géographie. Loin d’entrer dans le débat sur la pertinence et la légitimité de cette réflexion, le regard que nous portons est de nature épistémologique puisque nous revenons sur les pratiques et les idées majeures en contexte de mondialisation. Il s’agit, pour nous de répondre, du moins de tenter de répondre, à la question suivante : face à cette situation de crise climatique et sécuritaire persistante, comment la géographie dite de développement peut-elle aider les États et les communautés dans la quête de réponse efficace pour la survie des territoires, la sécurisation des territoires, l’assurance de la gestion des flux pour faire face aux défis du développement ? Comment contenir les flux internes et externes, provoqués ou alimentés par la crise (climatique ou sécuritaire) et en inscrire la gestion dans une perspective de développement durable ? En tant que science de l’espace et de développement, la géographie a son mot à dire, sa vision à donner et son système à proposer dans les initiatives de production de mécanismes, des stratégies et des actions de développement ? Oui, mais lesquelles ?

Cette réflexion sur la géographie de développement a mobilisé les matériaux tirés de mes recherches personnelles, des travaux d’étudiants que j’ai encadrés, ainsi que de ceux des collègues avec qui j’ai souvent collaboré. Une enquête menée via l’application Google Forms et sur les réseaux sociaux (Facebook, yahoogroupes et twitter) a permis de vérifier la plupart des analyses et propositions faites dans cette contribution. Elles sont basées sur les résultats de recherches déjà publiés autant qu’elle exploite la bibliographie sur la géographie au sens large du terme et parfois de façon très synthétique. Certains concepts ne sont alors appelés que pour les besoins de la cohérence d’ensemble, du fait que je n’ai pas tous les moyens et les compétences de les traiter davantage, ou parce que je crains qu’en les abordant, qu’ils ne m’amènent trop loin de l’essentiel de mon propos. Bien que n’étant pas constituée de vérités absolues, cette contribution est présentée dans une formulation plus engagée et pratique que théorique pour susciter des débats et surtout faire connaitre l’importance de la science géographique pour le développement aux décideurs et au grand public.

La géographie de développement en Afrique : entre mutation et léthargie

Si la géographie d’exploration a participé à la connaissance de nouveaux espaces, la géographie coloniale s’est fondée bien plus par un investissement de type « aménagiste », diagnostiquant des situations, proposant des solutions fondées sur la raison occidentale du développement et suivant « sur le terrain » les projets qui étaient liés (Raffestin et Turco,1991), la géographie de développement que nous nous efforçons d’enseigner, quant à elle, se fonde sur une nouvelle conception de l’émancipation des territoires et des peuples. Son avènement et son développement, en s’opérant sans conflits ouverts, sans prises de position politique fortes, sans chefs de file clairement identifiés, sans texte(s) fondateur(s), ont permis que se développe dans le temps un sens commun disciplinaire selon lequel elle serait la logique et renait sur les cendres de la géographie coloniale, faisant finalement d’elle un champ d’expérimentation de l’affirmation de cette science comme actrice du développement.

Il s’est toutefois installé une différence entre la continuation d’une géographie de commande et de remplissage, purement descriptive, et une géographie de développement qui, sous l’étiquette développementaliste, propose tout autre chose que l’inventaire, c’est-à-dire une vraie réflexion sur les voies et les actions de développement car, elle est désormais condamnée à « dire » et à « faire » (Tchotsoua, 2004).

A l’opposé de la Géographie du développement, celle qui décrit les processus de développement, la géographie de développement, celle qui participe effectivement au développement, occupe désormais presque tous les domaines de l’activité humaine, chacun revendiquant « sa » géographie de développement. Parfois, plus simplement, on l’emploie comme synonyme de planification, d’organisation ou de gestion, pour le plaisir d’utiliser une science prestigieuse. Cela ne va pas sans causer quelques dérives sémantiques, dans la mesure où, en intégrant la géographie dans plusieurs secteurs d’activités, son sens est, par moment, galvaudé. La conséquence de l’usage quelque peu abusif de ce concept est que, comme monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir[1], nombreux sont ceux qui font de la géographie de développement plus ou moins inconsciemment. Mais à la différence de monsieur Jourdain, il est plus difficile de faire de la bonne géographie de développement que de la prose, d’autant plus que, si le nom de géographie de développement est souvent employé, les réalités qu’il recouvre sont généralement ignorées surtout du grand public et de certains de nos décideurs.Pendant qu’elle fait l’objet de recherches et de débats dans les milieux intellectuels américains, européens et asiatiques, la géographie de développement et non du développement est à ses débuts sur le continent africain (Tchotsoua, 2020). Dans une perspective holistique, elle est la façon, pour la direction individuelle ou collective, d’une organisation simple ou complexe, de préparer et de mettre en œuvre, réellement ou virtuellement, les moyens nécessaires pour surmonter ou réduire les obstacles de toute nature (physiques, psychologiques, sociologiques, géographiques) qui s’opposent à la réalisation d’un objectif atteignable et, ce faisant, d’anticiper correctement, selon un processus d’ajustement, l’évolution dans le temps du rapport des forces physiques et socio-économiques en jeu.

Comme on peut le constater, la géographie de développement est un concept en pleine mutation. Elle est liée aux caractéristiques d’ensemble de notre époque, si bien qu’il est vain de vouloir la transposer à une autre. Il s’agit donc d’un corps de connaissances cumulatives qui s’enrichissant chaque jour.

De nos jours, la géographie en général impose un vif intérêt. On pourrait même dire qu’elle a atteint son âge d’or. En effet, après avoir intégré progressivement les domaines de l’activité humaine, elle s’impose désormais comme un caractère conscient et calculé aux décisions par lesquelles on veut faire prévaloir une politique d’aménagement et de gestion des ressources (Di Méo,1998). Composante essentielle de la pensée et de l’action humaines, la géographie de développement et non du développement mérite d’être développée et enseignée dans la mesure où l’homme fondamentalement « transgresseur », réagit à des pulsions, plus ou moins rationnelles, de violence « biologique » ou « réfléchie ».

Cette violence, qui se mesure au seuil de l’irritabilité, pousse les hommes, les entreprises et les Etats à s’affronter dans les conflits d’intérêts et de satisfaction des besoins individuels ; ce qui ne devait pas réellement exister si l’humilité, la bonne volonté habitait toutes ces créatures de Dieu. Sur cette terre en pleine mutation, désormais régie par la mondialisation, la géographie de développement doit être appréhendée dans son approche globale afin de faire face à des situations de crise qui sont, de plus en plus, internationales, complexes et parfois sans objet. Les Etats africains doivent davantage intégrer cette notion dans la conduite de leurs affaires aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du continent. Comment aborder la géographie de développement de l’Afrique ?

La recherche pluridisciplinaire : motrice de la géographie de développement

Bien qu’elle se soit essentiellement développée dans un contexte de mondialisation à outrance, la géographie de développement n’est concevable que dans une approche pluridisciplinaire. Elle ne peut donc émerger véritablement sur le continent qu’à condition que les civils et les géographes, les géomaticiens travaillent en synergie. D’ailleurs, d’un point de vue démocratique, le civil n’est-il pas toujours subordonné au géomaticien ? Cette collaboration entre géographes et civils doit être fructueuse surtout dans le domaine de l’exploitation des données géospatiales. Elle devrait être fondée sur des valeurs de convergence et de complémentarité. La recherche doit donc être considérée à la fois comme le moteur et le fondement de l’éssor de la géographie de développement. Cela veut dire qu’étant donné qu’elle est applicable à tous les secteurs d’activités, la géographie de développement doit faire l’objet de recherche tous azimuts. Elle doit être le centre d’intérêt de plusieurs disciplines comme la géopolitique, la science politique, l’économie, les relations internationales, la sociologie, la sécurité, la défense, la diplomatie, etc.

La géographie du développement qui a montré ses limites, puisqu’elle n’a pas réussi à faire décoller économiquement les pays qu’elle était censée aider. La géographie de développement n’est pas une autre branche de la géographie, mais une spécialité qui fait que ceux des géographes qui s’y intéressent doivent avoir pour fil conducteur le développement au sens concret du terme. Ce qui fait que les concepts et outils sont ceux de la géographie, mais la différence se situe la finalité des travaux/études qui se veulent opérationnels, concrets, visibles et porteurs de changement aux yeux des populations.

Considérée comme un instrument d’aide à la décision politique, au service d’intérêts des Etats, la géographie de développement de l’Afrique doit, avant tout, être cohérente, durable et globale. Outre le domaine théorique, elle doit prendre en compte les domaines pratiques propres aux écosystèmes africains.

Dans une Afrique, de plus en plus, confrontée aux conflits armés internes abjectes, qui ont tendance à se régionaliser, et face aux menaces climatiques de tout genre,la géographie de développement permet aux Africains et Africanistes d’envisager des solutions axées sur la gestion  des ressources (naturelles, agro-pastorales, technologiques et logistiques, humaines et financières) et des risques (sécuritaires, sociétaux, environnementaux, économiques, sanitaires…). Ainsi, grâce à la géomatique, elle s’articule autour de l’aménagement, la sécurité environnementale, l’inventaire, la caractérisation et modélisation des dynamiques des ressources, les contraintes indispensables au développement plus que durable et donc maîtrisé, etc.

La diffusion de la géographie de développement en Afrique passe donc par une coopération entre enseignants-chercheurs et utilisateurs finaux des résultats (Ministères, Sociétés Civiles, Populations) et se manifeste par des échanges entre secteurs publics et secteurs privés (Tchotsoua M., 2008). Ce qui décloisonne cette géographie, la sort du domaine théorique et la situe au cœur de la pratique de l’aménagement du territoire et de la gestion des ressources. Cette approche permet aussi aux africains de mieux appréhender, d’anticiper et de gérer les crises notamment le tribalisme, de coordonner les renseignements préventifs, de déceler les signaux faibles et de suivre au plus près, l’évolution des dangers et menaces qui guettent le continent, notamment en matière d’exploitation de ses ressources. Ne l’oublions pas que bien que l’approche à adopter est pluridisciplinaire, la démarche, la méthode et les outils sont avant tout géographiques.


 

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